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Oscar Romero : figure inspirante au cœur de l’action non-violente

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Nous commémorons en 2020 le 40e anniversaire de l’assassinat d’Oscar Arnulfo Romero, figure de la résistance non-violente, à la hauteur des grands comme Mohandas Gandhi ou Martin Luther King, assassinés respectivement il y a 72 ans et 52 ans.

Devant la clameur du peuple pour tant de crimes, il a réconforté, dénoncé et appelé au repentir telle la voix qui crie dans le désert. L’archevêque de San Salvador s’est transformé de simple prêtre adhérent au statu quo, en un prophète audacieux qui dénonçait le comportement des élites nationales et internationales alors qu’il témoignait d’une option préférentielle pour les pauvres. Fidèle à cette option, et pour faire face à des situations désespérées qu’engendrent la misère et l’oppression, il s’est entouré d’une équipe de professionnels pour juger de manière critique et objective les dimensions conflictuelles de la réalité sociale : droits humains et associatifs, éducation, réforme agraire, mortalité infantile, indice de malnutrition, analphabétisme, conditions de travail, etc. Il s’est ainsi forgé une renommée internationale comme défenseur des droits humains et s’est situé de façon consciente devant l’histoire afin de la juger à la manière d’un projet, selon les critères du Règne de Dieu.

L’esprit de non-violence

Reconnu comme un pasteur exemplaire au service de l’église, il incarne l’esprit de non-violence, caractéristique première d’une vision de la paix et philosophie comme attitude politique de ceux qui rejettent l’utilisation de la violence dans la résolution des conflits.

Convaincu de la force morale de la non-violence, son analyse de la violence est succincte et énergique: «L’Église n’approuve ni ne justifie une révolution sanglante, ni les cris de haine. Mais elle ne peut pas non plus les condamner alors qu’elle ne voit aucune tentative d’éliminer les causes qui causent cette maladie dans notre société …»[1]

En tant que messager de la paix, il a fait preuve de compréhension de la réalité politique et sociale de son pays. «Mon jugement n’est pas politique, encore moins opportuniste, l’Église ne vit pas d’une conjoncture mais de la grande utopie, au-delà; le peuple doit être l’architecte de sa propre société. Vous devez vous donner la société que vous voulez: démocratique, socialiste, communiste; vous êtes le peuple. Un langage de violence provoque la répression».

Nous pouvons reconnaître, dans ce que Romero a écrit sur les complexités de la violence et la réponse à cela, son choix clair pour la non-violence [2]:

«L’Église préfère le dynamisme constructif de la non-violence: le chrétien est pacifique et je n’ai pas honte de cela…pas simplement pacifiste, car il peut combattre, mais préfère la paix à la guerre. Le chrétien sait que des changements violents dans les structures seraient fallacieux, inefficaces en eux-mêmes et non conformes à la dignité humaine (Medellín Documents, Paz, # 15)».

Sans aucun doute Romero incarne la non-violence avec «une dimension profonde de bienveillance tant à l’égard des autres humains que de la création toute entière. Une attitude faite de respect profond, d’ouverture et de gratitude, qui cherche à construire ensemble sans dominer ni exploiter. Une conception de la non-violence comme une arme urgente et efficace»[3]

L’efficacité de cette conception atteint le point le plus haut dans sa puissante homélie du dimanche 23 mars 1980, un discours critique, une référence à jamais pour le monde entier. Un appel aux membres de l’armée, une invitation à la désobéissance : «Un soldat n’est pas obligé d’obéir à un ordre qui va contre la loi de Dieu. Une loi immorale, personne ne doit la respecter» puis le lendemain, le 24 mars 1980, il est tué par des escadrons de la mort.

Un repère emblématique et inspirant pour aujourd’hui

Au-delà de positions idéologiques à caractère politique ou religieux, la société d’aujourd’hui cherche  des terrains  d’entente plus larges qui puissent convoquer des organisations et individus : la non-violence et la désobéissance civile surgissent comme des stratégies d’action efficace pour faire avancer la société.

Ces stratégies ont  historiquement été associées aux grands défenseurs des droits et libertés. Quarante ans après l’assassinat d’Oscar Romero, de nombreux défis du monde actuel tels que les guerres, les changements climatiques, les crises économiques, les migrations internationales, attendent toujours des réponses.

Quelle est alors la place d’Oscar Romero dans notre mémoire collective ? Comment sa vie, son héritage et son témoignage sont des repères emblématiques qui inspirent les collectivités pour transformer les situations d’injustice qui persistent ?

Ils lui imposèrent le silence, mais l’histoire ne restera pas silencieuse …

Vous pouvez trouver cet article aussi sur le webzine Rencontre, Vol. 10, n 30, mars-avril-mai-2020 du Centre culturel chrétien de Montréal (CCCM), à la page 32: PENTECÔTE ET MISSION

L’événement commémoratif prévu le 28 mars 2020 a été reporté à une date ultérieure. Pour en savoir plus (la nouvelle date sera bientôt affichée ici)  : Action non-violente et crise écologique: Journée Oscar Romero

Gloria Elizabeth Villamil, coordonnatrice d’Antennes de paix

coordinationadepaix@hotmail.com

[1] https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00974349/document

[2] Citation sur : http://paxchristi.org.uk/wp/wp-content/uploads/2017/04/Nonviolence-and-witness-of-Oscar-Romero.pdf

[3] Boisvert, D. (2017). Nonviolence. Une arme urgente et efficace. Montréal: Les Éditions Écosociété.

 

 

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Guérir après l’irréparable, vraiment?

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Image par Digital Works de Pixabay

 

Imaginez des personnes ayant commis un crime grave, assises avec des personnes ayant subi un crime de même nature : c’est la justice réparatrice dans laquelle nous touchons du doigt que «l’irréparable » du crime peut devenir réparateur et pacifiant, même si un acte criminel laisse des cicatrices à vie! Nous y entendons des personnes dont le temple intérieur a été fracassé, meurtri. Oui, faire justice autrement que par l’unique punition est une avenue royale pour avancer et se reconstruire suite à un crime commis ou subi. Un chemin réparateur se fait. Le temple intérieur se reconstruit. Ça demande du temps.

 Des rencontres réparatrices

Ces rencontres font tomber nos préjugés face aux personnes judiciarisées et mieux saisir l’impact du crime sur les victimes. Elles favorisent une vraie justice où personnes victimes et offenseurs ont le temps de dire, dans un climat de respect, ce qu’elles ont vécu, les conséquences du crime pour l’un et l’autre. Sachons que les offenseurs ont, les ¾ du temps, vécu beaucoup de violence et d’abus eux-mêmes. Ça n’excuse pas le crime, mais nous réalisons à quel point la violence engendre la violence.

Rencontres bouleversantes. Émerveillement devant la grandeur des personnes qui osent la rencontre pour retrouver le goût de vivre! Sont participants également des membres de la collectivité parce que le crime nous concerne tous. Ça pourrait toucher notre voisin, nos ami-es, quelqu’un de notre famille.

Vivre un crime, c’est une catastrophe. Offenseurs et victimes vivent un véritable tremblement de terre intérieurement et extérieurement, comme si tout s’écroulait en elles et autour d’elles. Mais ce n’est pas la fin de tout. Les personnes victimes font l’expérience d’un relèvement alors qu’elles pensaient leur vie finie! Les personnes criminelles entament une nouvelle manière de vivre.

L’épicentre du tremblement

Par le crime, la santé mentale en prend un sacré coup dans les familles, chez les amis, les voisins des victimes et des offenseurs, hommes, femmes et enfants. Également au plan social, créant un climat d’insécurité, une profonde meurtrissure. Dépression, perte d’estime de soi, insomnie, honte, culpabilité qui ronge, rage dévastatrice,  déni, stress, anxiété, symptômes physiques, incapacité de travailler : le crime fait du gâchis!

Espérance

En justice réparatrice des étapes guérissantes se vivent, ayant un impact sur les personnes proches des offenseurs et des victimes. Impact aussi sur le mieux-vivre en société. Les personnes reconnectent avec leur temple intérieur, leur force intime. Les offenseurs et les victimes, qui ont tant reçu à travers leur démarche, très souvent redonnent à leur tour en s’impliquant bénévolement dans ce réseau de justice réparatrice. Une belle épidémie de générosité!

On ne peut imaginer ce que produit de libération chez les victimes l’expérience d’être reconnues dans ce qu’elles ont vécu, par des offenseurs en face d’elles. Ces individus sortent du statut de « victimes » pour devenir des personnes. On ne peut imaginer ce que cela produit chez les offenseurs, de rencontrer des personnes victimes bien concrètes en écoutant l’impact du crime dans leur vie. Ces personnes « criminelles » se responsabilisent au lieu de demeurer dans la culpabilité et le déni.

L’évangile ne dit-il pas : la vérité vous rendra libre?

Remercions ces personnes qui reconquièrent leur dignité par le travail intérieur qu’elles accomplissent avec courage et humilité, notamment grâce aux rencontres réparatrices.

Lucie Gravel, présidente de l’Aumônerie communautaire de Montréal

8 décembre 2019

Courriel : mar.lu@videotron.ca

La mission de l’Aumônerie

Contribuer à la réinsertion sociale des personnes ex-détenues, à leur guérison ainsi qu’à celle de leurs victimes dans la perspective de la justice réparatrice.

Pour en savoir plus ou offrir une contribution bénévole :

Courriel: acmontreal@hotmail.com

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Artisans de paix résilience

Le Souffle d’Etty. Jet de lumière dans la nuit

En tournée au Québec du 7 octobre au 12 novembre 2016, la Compagnie française de théâtre Le Puits, en collaboration avec l’Association des Arches du Québec, nous offre Le Souffle d’Etty. Grâce à la mise en scène de Michel Vienot assisté au décor par Jacques Félix Faure, deux comédiennes, Annick Galichet et Mary Vienot, relèvent magnifiquement le défi de transformer en jeu théâtral le journal intime qu’Etty Hillesum a écrit au temps de la Shoah. Les pièces musicales et les chants donnent au dialogue le temps de se déposer chez le spectateur, ravi de se laisse aspirer et inspirer par le récit d’un itinéraire lumineux.

 

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Le rideau s’ouvre sur un jet de lumière. Est-ce un carré de sable pour enfants que j’aperçois là? Et ce jeu de poulies accrochées à un poteau vers la gauche, à quoi  pourrait-il bien servir? Tout le décor un peu sombre s’anime dès l’entrée en scène des deux comédiennes dévorées du même feu qui animait Etty Hillesum, cette jeune femme juive, hollandaise,  dont elles se font porte-parole pendant une heure et demie.

Le Souffle d’Etty est la mise en scène captivante du journal intime qu’elle a rédigé entre 1941 et 1943, dans la Hollande occupée par les Allemands, pendant ses études en droit à Amsterdam. Etty Hillesum y trouve un refuge où elle livre sans détour ni complaisance pensées, émotions, passions qui l’agitent et la rendent souvent malheureuse. À mesure qu’elle met des mots sur les mouvements intérieurs qu’elle analyse, aidée en cela par la relation qu’elle développe avec le psychologue Julius Spier, disciple de Karl Jung, elle découvre un chemin de libération et de joie qui va se déployer jusqu’à sa mort le 30 novembre 1943.

Par la magie de la musique, du chant, du jeu corporel tout en souplesse de Mary Vienot et Annick Galichet, une grand-mère (Masha) et sa petite-fille (Lucy) avide de retracer l’itinéraire d’Etty, le spectateur est lui aussi fortement attiré vers le mystère qui se donne à voir : une voix intérieure prend forme, devient plus forte que les bruits de guerre alentour. Une voix plus pénétrante que la haine et la vengeance, qui libère la bonté des êtres et ouvre une percée sur la bienveillance divine.

Du chaos en soi et au dehors

Etty n’y arrive pas d’un seul trait, c’est ce qui la rend si proche de nous. Elle se fraie un chemin dans son « chaos intérieur ». Elle ne mâche pas ses mots pour décrire ses poussées de déprime, de vanité ou de volupté afin de les exorciser. C’est un rude combat, adouci par la source qu’elle sent jaillir en elle. Lorsque le jeu des poulies glisse la chaudière remplie de sable sous le faisceau de lumière, tel un sablier, le spectateur comprend que le temps est un incontournable maître de sagesse.

Mais ce regard sur soi n’est-il pas d’une grande futilité face à l’état du monde qui se dégrade autour d’elle? Etty Hillesum se débat avec cette question – comme ce théologien qui demandait : avons-nous le droit d’être heureux pendant que des enfants meurent de malnutrition, que des millions de personnes sont forcées de tout quitter pour sauver leur vie?

« Avec toutes ces souffrances autour de soi, on en vient à avoir honte d’accorder tant d’importance à soi-même et à ses états d’âme.  Mais il faut continuer à s’accorder de l’importance, rester son propre centre d’intérêt, tirer au clair ses rapports avec tous les évènements de ce monde, ne fermer les yeux devant rien, il faut ‘’s’expliquer’’ avec cette époque terrible et tâcher de trouver une réponse à toutes les questions de vie ou de mort qu’elle vous pose. Et peut-être trouvera-t-on une réponse à quelques-unes de ces questions, non seulement pour soi-même, mais pour d’autres aussi.» (Journal, p. 51)

Époque terrible en effet. Une page de son journal en témoigne :

« Cela recommence : arrestations, terreur, camps de concentration, des pères, des sœurs, des frères arrachés arbitrairement à leurs proches. On cherche le sens de cette vie, on se demande si elle en a encore un. Mais c’est une affaire à décider seul à seul avec Dieu. Peut-être toute vie a-t-elle son propre sens, et faut-il une vie pour découvrir ce sens. » (Journal, 14 juin 1941, p. 37)

En juillet 1942, Etty est appelée à servir le Conseil juif que les Allemands ont constitué. Elle va partager les tâches ingrates d’identification de ses compatriotes mais aussi les privilèges de la petite bureaucratie. Deux semaines après son entrée en service, le Conseil décide d’affecter une partie de son personnel au camp de Westerbork. Etty s’offre pour y aller. Elle y arrive en tant que « fonctionnaire », agissant comme infirmière, travailleuse sociale et même guide spirituel. À trois reprises elle peut sortir du camp pour des raisons de santé qui la ramènent à Amsterdam. Des amis veulent l’aider à se cacher, elle refuse. Le 5 juin 1943, elle reprend le chemin de Westerbork d’où elle partira avec sa famille vers Auschwitz le 7septembre de la même année.

Le jeu théâtral fait de paroles, silence et musique, sert admirablement les prises de conscience d’Etty. Par exemple, son attitude face à la souffrance issue de la terrible réalité :

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Son choix délibéré et généreux d’accompagner ses compatriotes vers une mort annoncée provoque l’étonnement chez  la grand-mère et sa petite-fille; elles ont bien du mal à s’en expliquer. Alors elles empruntent les mots d’une prière consignée au journal d’Etty :

« Mon Dieu, prenez-moi par la main, je vous suivrai bravement, sans beaucoup de résistance. Je ne me déroberai à aucun des orages qui fondront sur moi dans cette vie. (…) Je vous suivrai partout et je tâcherai de ne pas avoir peur. (…) Je ne veux rien être de spécial. Je veux seulement tenter de devenir celle qui est déjà en moi. » (Journal, p. 78)

Ainsi comme l’a écrit Jean Vanier, nous apprenons comment, d’une vie débridée, Etty a pu  devenir une femme qui a pas à pas découvert son centre et finalement la présence de Dieu en elle, sans être reliée à une église ou à une religion.

Chemin vers soi, chemin vers Dieu

C’est sans doute pourquoi le parcours d’Etty Hillesum  – les écrits et la pièce de théâtre de la Compagnie Le Puits –  a tellement de résonance. Spécialement auprès des nouvelles générations qui incarnent la recherche du sujet que la modernité a mis au centre de toute évolution. La quête de sens, de spiritualité, s’appuie en effet sur l’impérieuse nécessité d’être soi-même, de protéger ses intuitions contre le « prêt-à-penser » des institutions ou ce qui paraît comme tel. Le soi devient le premier maître intérieur, dont il faut bien démêler les influences, les scories, en devenant plus attentif à ses meilleures intuitions et aspirations. Un travail en profondeur commence et ne s’achèvera plus. Chez Etty, ce chemin l’amène à goûter l’expérience de la présence de celui qu’elle appelle Dieu.

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À quelqu’un qui lui reproche d’avoir une vie intérieure trop intense, nuisible à sa santé, elle explique qu’elle renouvelle ses forces au quotidien, par le contact avec la source originelle de la vie en elle, goûtant parfois le repos que lui offre un temps de prière. Puis l’essentiel est révélé :

« Quand, au terme d’une évolution longue et pénible, poursuivie de jour en jour, on est parvenu à rejoindre en soi-même ces sources originelles que j’ai choisi d’appeler Dieu, et que l’on s’efforce de laisser libre de tout obstacle ce chemin qui mène à Dieu (et cela, on l’obtient par un travail intérieur sur soi-même), alors on se retrempe constamment à cette source et l’on n’a plus à redouter de dépenser trop de forces. » (Journal, p. 226)

Source de force, de paix et de joie, tant de fois mise à l’épreuve chez Etty. Plus vivante que jamais, la voilà aussi confrontée au malheur des autres, dans le camp de Westerbork, que les comédiennes évoquent sur scène : voyez cette mère affaiblie, affamée qui n’a pu allaiter son enfant depuis trois jours; écoutez le gémissement de cette autre femme inscrite sur la liste des gens qui quitteront le camp le lendemain matin, mais qui n’a plus assez de vêtements secs pour partir. Comment leur venir en aide quand on n’a rien à offrir? Un tel dénuement ne prouve-t-il pas l’absence de Dieu?

Le silence des comédiennes est ici puissamment révélateur du paradoxe qui dérange : Dieu est un Dieu fragile, souffrant de son impuissance, obligé de s’appuyer sur notre coopération. Etty n’a pas de mots de consolation à offrir mais sa présence se fait offrande compatissante.

Paix dans le monde, paix en soi

En cette longue guerre, Etty se démène comme elle peut avec le ressentiment contre l’occupant qui veut l’anéantissement de son peuple. Elle écrit en mars 1941 : « C’est un problème de notre époque. La haine farouche que nous avons des Allemands verse un poison dans nos cœurs… on a parfois le sentiment de ne plus pouvoir vivre cette époque maudite»  (Journal, p. 18). Sa pensée devient plus radicale :

Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même. Extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit. Ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue, en amour…  Ou est-ce trop demander? »

Le Souffle d’Etty nous met ici en face d’une réalité contemporaine d’une brûlante actualité. Des forces politiques révolutionnent l’ordre établi dans certaines régions du monde en utilisant des stratégies de communication ultramodernes tout en posant des gestes qualifiés de barbares.  Nous sommes pris de court pour ramener la raison sur le chaos, ne disposant pas d’instruments de lecture pour décoder ces nouveaux malheurs. Nous peinons à redécouvrir l’être humain dissimulé sous l’habit du combattant qui refuse de se plier aux codes guerriers connus. Le désarroi succède à l’indifférence.

Même si nous vivons dans un pays en paix, les conflits vécus ailleurs ont un écho chez nous. Des mouvements migratoires jettent à notre porte des individus et des familles qui ont une autre langue, une autre histoire; cela dérange, déstabilise, voire contrarie nos perceptions. Cela nous interroge : sommes-nous prêts, suis-je disposée à écouter le récit de leurs aspirations et de leurs souffrances?

La non-connaissance est la source de tant de préjugés. Le travail d’Etty Hillesum pour élucider ses propres sentiments envers l’autre, étranger et occupant, montre un chemin d’ouverture qui est aussi un chemin vers la paix en soi et dans le monde.

Chère Etty, on voudrait comme toi « être un baume versé sur tant de plaies». (Dernière phrase du Journal, p. 246)

Gisèle Turcot, Montréal, novembre 2016

En savoir plus :

La Compagnie le Puits : www.compagnielepuits.com

L’Association des amis d’Etty Hillesum : http://www.amisdettyhillesum.fr/Quebec/quebec.html  ou contact au Québec : labelrp@videotron.ca

L’Association des Arches du Québec : www.archequebec.ca  Tél. : (514) 849-0110

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NOTE : Les citations de cet article sont extraites de

Etty HILLESUM, Une vie bouleversée. Journal 1941-1943, traduit du néerlandais par Philippe Noble. Suivi de Lettres de Westerbork, traduites du néerlandais et annotées par Philippe Noble. Paris, Éditions du Seuil, 1995.

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résilience Violence envers les femmes

Femmes, au-delà de la violence, la résilience

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« Je suis convaincue que la vie est une fête. C’est à nous d’éloigner ces nuages. Nous avons assez d’amour et de richesses pour que tout le monde vive dans la dignité ».

Celle qui parle ainsi a pourtant vécu l’horreur lors du massacre de Tutsis par les Hutus. Le 24 octobre 1993, en pleine guerre civile, Maggie est réfugiée avec 72 personnes dans un évêché. Des hommes armés font irruption et exécutent tous les adultes, sauf elle et 25 enfants. Décidant alors que « la haine n’aura pas le dernier mot » et que l’amour sera plus fort, elle prend en charge les 25 enfants restés orphelins et fonde la Maison Shalom » établie à Ruyigi (Burundi) qui a déjà accompagné plus de 20 000 enfants depuis 1994. Un magnifique exemple de résilience au-delà de la violence!

Voir d’autres détails dans notre dossier.

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La vie demeure souvent de la « survie » pour nombre de femmes victimes et assujetties à une culture d’abus où la violence les emporte loin du meilleur d’elles- mêmes.

Les antennes de Paix proposent cette semaine quelques témoignages de femmes dont la sortie des tombeaux de la victimisation peut nous inspirer à marcher à l’air libre et la tête haute.

Toutes ces femmes résilientes ont dû lutter chacune en puisant en elles-mêmes avec d’autres, pour garder saine leur identité profonde et reprendre leur vie en dépit des altérations subies.

Leurs marques souvent visibles mais assumées deviennent désormais tracés de lumière et lieux inspirants pour nos propres traversées.

L’enjeu demeure toujours la Paix: passées de l’insoutenable violence à une paix étonnante de fécondité, ces femmes nous « engendrent » par leur vie, à vivre pleinement la nôtre. Elles nous enseignent chacune à sa façon, que chaque vie vaut son poids d’intériorité, de douceur inviolable et de force tranquille.

temoignages

Entre l’agression et la prise de parole, des femmes gardent souvent un long espace de silence. La journaliste Michèle Ouimet révèle sa propre expérience  dans l’article intitulé « La honte » (publié dans le journal la Presse)
http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/michele-ouimet/201411/06/01-4816422-la-honte.php

Nous vous invitons à lire cet article dans sa version intégrale. Rarement un texte en a dit autant sur le sujet en aussi peu de mots. En voici quelques extraits :

« J’avais 21 ans quand deux hommes m’ont brutalement violée. Des hommes armés, le visage dissimulé sous un foulard. Des hommes que je n’avais jamais vus de ma vie.

L’été de mes 21 ans, j’ai perdu mon innocence et la certitude que rien d’horrible ne pouvait m’arriver. Désormais, je faisais partie des statistiques. Une femme sur trois est victime d’agression sexuelle ».

« Comment sort-on d’un viol aussi brutal ? Différente, changée pour la vie. Changée parce qu’on doit désormais vivre avec la peur. »

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On aimerait une suite à cet article, ne fût-ce que pour apprendre comment cette jeune femme, Michèle Ouimet, a pu ensuite devenir la journaliste que l’on connaît, celle qui ose s’exprimer avec courage sur la place publique, celle qui affronte quotidiennement la peur lors de reportages risqués à l’étranger.

Michèle a su résumer en quelques mots les « émotions entremêlée » dont témoignent de nombreuses femmes après une agression :

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Dans la logique des choses, chacun pourrait s’attendre à ce que ce soit l’agresseur qui ressente, ne fût-ce qu’après coup, de la honte et de la culpabilité. Honte d’avoir posé un acte répréhensible, honte d’avoir abusé d’une personne, honte de se montrer à ce point dominé par une pulsion sexuelle, coupable d’avoir fait du mal à l’autre, d’avoir méprisé son libre choix, d’avoir imposé une intimité non voulue, non désirée.

Or c’est l’inverse. Comme si tout ce que l’agresseur est obligé de nier en lui, pour pouvoir poser un tel geste, est violemment transféré sur la victime.

En plus d’être agressée, la victime se retrouve avec la triple charge des émotions négatives que l’agresseur évacue : la peur, la culpabilité, la honte.

« Honte d’être une victime. »

« Qui a envie de se retrouver devant un juge et un avocat qui posent des questions comme si la femme violée était une criminelle ? »

Et cet omniprésent sentiment de culpabilité…

« En quoi pouvais-je être responsable des gestes criminels de ces hommes ?
Même après 40 ans, je ne comprends pas. Mais le sentiment est là, puissant, envahissant. »

Et aussi cette sorte de complicité par défaut du silence si souvent partagé par la victime et l’agresseur.

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 « Je me suis sentie coupable de mon silence. »

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Nous vous invitons, à la suite de Michèle Ouimet, à vous faire porteur de parole. Pas tant pour accuser, que pour tenter de comprendre, toutes et tous ensemble, cette épouvantable méprise, cette profonde trahison du don de l’intimité humaine, et ce faisant de l’amour.

Qu’est-ce qui pousse un agresseur à profaner sa propre intimité et dignité? Qu’est ce qui fait qu’encore aujourd’hui, même dans nos sociétés dites «libres et  ouvertes », tant de victimes continuent à porter seules et en silence  le poids de la honte et de la culpabilité?

Et au-delà de la violence, de la peur et des ressentis, qu’est-ce qui fait qu’une personne se transforme et, plutôt que chercher à profiter de son prochain, devient source de réconfort, de confiance et de paix pour les personnes qui l’entourent?

Écrivez-nous !

accueil@antennesdepaix.org

dossier

Lire les notes, sources et articles consultés dans notre dossier sur l’élimination de la violence envers les femmes ainsi que sur la résilience.

En voici un aperçu :

Marguerite Barankitse, prise dans la violence du génocide, a transformé la vie de milliers d’orphelins en ouvrant les maisons Shalom au Burundi. Cette enseignante qui aurait, toutes les raisons de cultiver des ressentis de colère et de haine suite à ce qu’elle l’a vécu, affirme pourtant : « Celui qui tue est la première victime de son geste. On ne peut pas condamner un homme, seulement son geste ». Elle ajoute que « Toute vie est sacrée, même celle du criminel. »

« 12 jours d’action pour l’élimination de la violence envers les femmes »
 Notre appel se situe dans le contexte de cette campagne qui se déroule du 25 novembre au 6 décembre.

Femmes autochtones – Parmi les manifestations de la violence, signalons qu’au Canada, « plus de 1186 femmes autochtones sont disparues ou ont été assassinées au cours des 30 dernières années.

Toujours dans notre dossier, toute une série de liens sur le sujet :

Statistiques de l’ONU à propos des femmes: mariages forcés, harcèlement sexuel, viols en contexte de conflit, traite des femmes, etc. Attaques à l’acide. Violence conjugale: Une campagne pour recueillir les témoignages de victimes de violence conjugale.

25e anniversaire de la publication Violence en héritage? La violence conjugale et familiale est malheureusement un phénomène persistant. Lire ou relire la brochure  Violence en héritage?  du Comité des affaires sociales de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, 1989.

Une autre histoire de résilience au sujet de la violence faite aux femmes, celle du  Dr Denis Mukwege à qui l’on vient de décerner le prix Sakharov. Denis Mukwedge s’est spécialisé dans la prise en charge des femmes victimes de viols collectifs.

Quelques autres exemples inspirants de femmes résilientes.

Marie-Sol St-Onge, artiste-peintre québécoise, a perdu des membres après avoir été victime de la mangeuse de chair.

Olivia Giles, avocate, peut maintenant accomplir plusieurs gestes quotidiens à l’aide de prothèses et d’outils, après avoir perdu mains et jambes suite à une méningite. Elle a fondé l’ONG « 500 Mille » pour équiper des jeunes africains amputés.

Emmanuelle Després. Sortie de l’intimidation elle a pris la parole lors d’une manifestation qu’elle a organisée à Trois-Rivières et elle se réjouit de la tenue d’un Forum sur l’intimidation au Québec.

Les liens pour chaque item sont affichés dans notre dossier

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Lire les prières de T. Linotte et de Marie-Hélène.

participez

Quelques extraits des participations reçues suite à notre appel au sujet de la violence et de la résilience :

Tolérance?

un poème de Rita Amabili

Si Amnistie parle de toi jeune fille aux yeux verts
C’est qu’on a dépouillé ton cœur et déposé l’enfer
Dans ton corps mille fois privé, on perpétue le mal
Et le conflit se continue comme s’il était normal

Lire la suite du poème

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Un partage de Féa sur la place du « féminin » dans nos vies, que l’on soit une femme ou un homme…

Au sujet de l’appel pour l’élimination de la violence faite à l’égard des femmes, il me semble que nous pourrions dire : « pour l’élimination de la violence faite à l’égard du féminin »… parce que le féminin est souvent agressé bien avant que ne le soit la femme, et non seulement par l’homme mais aussi par la femme elle-même.

Lire la suite dans notre section « Prise de parole »

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Invitation de Monique Hamelin à signer la pétition de la FFQ pour obtenir une commission itinérante… dans notre nouvelle page dédiée à la présentation de pétitions.

APPUYONS LA DEMANDE DE CRÉATION D’UNE COMMISSION QUÉBÉCOISE ITINÉRANTE SUR LA VIOLENCE SEXUELLE

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« J´ai fait de la peine à ma mie
Elle qui ne m´en a point fait
Qu´il est difficile d´aimer… »

Pourquoi ce refrain m’est-il venu en tête dès l’instant où j’ai mis mon pied hors du lit? Serait-ce parce que dans les journaux et sur le web, on entend sans cesse des histoires où les relations humaines ont été déloyales, où les escroqueries se sont faites alors que les détrousseurs regardaient franchement leur victime dans les yeux, se faisant souvent passer pour des amis intimes ou des professionnels honnêtes?

Peut-être aussi parce que tant de couples se font et se défont autour de moi et que les histoires du cœur finissent trop souvent sur un sol vallonné, tourmenté, laissant les protagonistes meurtris de différentes façons?

Lire la suite du « doux chagrin » de Rita Amabili, une réflexion vivante sur des paroles de Gilles Vigneault.

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