Peuples déracinés, déplacés, exilés

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Illustration par Michel, d’après une photo de reportage

«  … je pense au peuple auquel j’appartiens, qui vit une crise d’appartenance et d’espérance. Et je me dis que l’amour de son peuple peut avoir un fort impact sur son avenir. Sans cet amour, la société s’assèche, et la politique se bureaucratise. Cela déborde de toutes parts l’individuelle quête de sa qualité de vie. »

Jacques Grand’Maison
Lire et relire les signes des temps, Pacem in terris.
Relecture engagée dans le Québec d’aujourd’hui,
Montréal, Novalis, 2013, p. 29

….

Un départ forcé

Partir n’est jamais banal. Le premier jour de fréquentation scolaire, le jour où l’on quitte la maison de ses parents ou sa ville natale font partie des circonstances de la vie qui mettent à l’épreuve nos capacités d’adaptation et de relations. Une sorte d’agitation fébrile accompagne parfois ces moments charnières. Rappelons-nous, par exemple, notre première excursion avec un groupe de jeunes, la tête pleine de questions et le cœur en proie à une joyeuse excitation. D’autres départs portent davantage le signe de la séparation d’un réseau de connaissances et d’amis, moments empreints d’un inévitable serrement de cœur.

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Illustration par Marie-France, d’après une photo de reportage

Il en va autrement des départs forcés par la contrainte ou la menace qui sont le lot d’un nombre croissant de nos contemporains confrontés à d’énormes défis. En décembre 2014, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour la protection des réfugiés (HCR) révélait que le nombre de personnes déplacées et réfugiées dans le monde avait atteint un sommet record depuis la Seconde Guerre mondiale, soit 51.2 millions de personnes.  Oui, 51.2 millions de personnes étaient déracinées à la fin de 2013, dont environ 80 % sont des femmes et des enfants.

La guerre en Syrie à elle seule a généré 2,5 millions de réfugiés et 6,5 millions de déplacés internes.

En Afrique, 16,7 millions de réfugiés proviennent principalement de la Somalie, du Soudan et de la République Démocratique du Congo, trois pays secoués par des conflits internes déstabilisants.

Ailleurs, 33 millions de personnes déplacées et 1,2 million de  demandeurs d’asile ont besoin de la protection du HCR et de l’aide internationale pour survivre.

De l’Indifférence à la compassion

Au-delà des images passagères aperçues dans les médias, un phénomène d’une telle ampleur exige au minimum de secouer notre indifférence. Il suffit d’un peu d’imagination pour se représenter les conditions de départ puis d’installation précaire de ces cohortes humaines fuyant les combats, la persécution, les enlèvements et autres menaces. Les personnes déplacées transportent avec elles la douleur de savoir leurs propriétés dévastées, leurs communautés déchirées par des divisions politiques et religieuses qui vont laisser des traces pendant des décennies. À l’épreuve de l’insécurité qui est désormais leur lot s’ajoute l’errance intérieure issue de la perte d’êtres chers, doublée souvent de l’angoisse de savoir vos filles et vos femmes prises en otage, pire réduites à la condition d’esclaves.

De plus en plus, ces exactions sont le fait de groupes organisés qui convoitent le contrôle des territoires et des ressources. Et, il faut bien l’admettre, de groupes qui recourent à des procédés  terrifiants pour chasser des populations des terres qu’elles ont cultivées et des villes qu’elles ont construites depuis des siècles.

Comment nous situer face à des exodes massifs? Quand une partie du corps souffre, c’est le corps de toute l’humanité qui est atteint. Comment devenir sanctuaire pour accueillir cette part de nous-mêmes exposée à de tels démembrements? Comment guérir de ce poison mortel qui sème la peur de l’autre et l’insécurité, génératrices de replis identitaires sur nos acquis-forteresses?

Nous avons besoin de comprendre ce moment de notre histoire humaine pour sortir de la confusion et avoir accès à la source de la compassion, pour briser le cycle infernal qui produit, selon les mots du pape François aux représentants d’Israël et de la Palestine,

« … tant de moments d’hostilité et d’obscurité; tant de sang versé;
tant de vies brisées, tant d’espérances ensevelies… »

Puisque le rôle d’une antenne est de capter l’information et de la relayer, les Appels à la paix tâcheront d’associer la recherche d’informations sur diverses expériences de déracinement au témoignage de personnes qui ont découvert comment s’approcher des personnes déracinées, déplacées, réfugiées.

Avec ce bulletin, faisons halte chez les Palestiniens qui vivent l’expérience de voir démolir leurs maisons en raison de la politique de colonisation développée depuis l’occupation de leurs territoires.

Gisèle Turcot
Le 2 février 2015

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Illustration par Marie-France, d’après une photo de reportage

Déplacés à cause d’un conflit

Pendant l’attaque israélienne dans la Bande de Gaza, à l’été 2014, environ 520,000 Palestiniens ont été déplacés; 485,000 ont eu besoin de recourir à l’aide alimentaire, 273,000 ont logé dans les écoles de l’ONU, 17,200 maisons des Gazaouis ont été totalement détruites ou sévèrement endommagées, et 37,650 résidences endommagées sont encore inhabitables. En Israël, de 5,000 à 8,000 citoyens ont dû quitter temporairement leur maison pendant les attaques, et près de 3,000 propriétés israéliennes ont été directement endommagées par les tirs de roquettes et autres projectiles.

Source : http://en.wikipedia.org/wiki/2014_Israel%E2%80%93Gaza_conflict

Perdre sa maison, perdre ses racines?

Voir démolir sa maison est une expérience courante en milieu palestinien. Expérience troublante! Nous  savons que c’est le résultat de la politique israélienne de colonisation qui fait son œuvre.  Mais que savons-nous du vécu des familles délogées? Que savons-nous aussi des acteurs  humains qui appliquent des directives bureaucratiques ou contribuent à leur application… en conduisant un bulldozer?

Jeff Halper est un témoin privilégié de ce terrible processus de dépossession. Universitaire et militant pour la paix israélien, il est le cofondateur et directeur du Comité israélien contre la démolition des maisons – en anglais ICAHD (www.icahd.org ). Selon ses recherches, 48,000  maisons appartenant à des Palestiniens ont été démolies depuis l’occupation en 1967. Entre 2001 et 2005, 664 maisons furent démolies en signe de « punition » délogeant 4,182 personnes innocentes, sous prétexte qu’un des occupants était soupçonné d’avoir commis un acte criminel.

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Illustration par Marie-France, d’après une photo de reportage

Perdre sa maison, c’est aussi perdre un jardin, des arbres fruitiers, parfois une oliveraie et une terre qui nous appartiennent depuis des générations. Comme Halper le fait remarquer, les membres d’une famille ne vivent pas l’expérience de la même façon. L’homme ressent colère et humiliation  de n’avoir pas réussi à protéger un bien de famille; les enfants perdent la sécurité d’un foyer et un voisinage familier; la femme perd davantage, la maison étant pratiquement le seul espace qu’elle peut occuper vu que la plupart des femmes en Palestine ne vont pas travailler à l’extérieur. Nourrir ses enfants devient un cauchemar. À court terme, la famille se réfugie dans la parenté, chez des amis, et souvent la cohabitation devient source de tensions.

Quelle perspective s’ouvre alors? Reconstruire, mais où et avec quelles ressources? À peine une douzaine de Palestiniens obtiennent chaque année un permis de construction qui coûte des milliers de dollars. Le terrain disponible se rétrécit parce que des espaces sont classés « agricoles », interdisant toute construction. Voici deux exemples cités par le Comité israélien.

Au village de Al-Walajah, à l’ouest de Bethléem, Siham a vu sa propre maison familiale démolie deux fois en une même année, mais elle fut reconstruite deux fois par ICAHD avec l’aide des voisins.

La famille de Salim a également reçu l’appui de cette organisation : cinq ans après avoir obtenu le permis de construire sa maison, des fonctionnaires équipés d’un fusil frappent à la porte avec un avis d’éviction : « Vous avez quinze minutes pour ramasser vos affaires ». Salim est sorti dehors pour négocier un délai; son épouse enfermée dans la maison avec leurs sept enfants s’empresse de téléphoner aux voisins pour obtenir du renfort. Salim discute, résiste, on le malmène. Un fonctionnaire décide de lancer un projectile de gaz lacrymogène par la fenêtre. Un bulldozer arrive, conduit par un employé palestinien connu de la famille, ajoutant au malheur. Reconstruite peu après, la maison connut cinq autres démolitions. Des militants d’ICHAD l’ont reconstruite six fois… parce que « reconstruire est un acte de résistance face à l’oppression », affirme Jeff Halper.  Une expression de la sumud, forme particulière de résilience du peuple palestinien.

La mémoire de milliers de Palestiniens est habitée par de telles scènes de désolation. Comment ne pas vivre une sorte d’errance intérieure mêlée d’angoisse et de colère en voyant sa demeure saccagée comme si elle n’avait pas une âme? Pourtant, ces femmes et ces hommes  ne s’imaginent pas aisément quitter leur terre natale, là où les oliviers ont des racines si profondes qu’ils résistent à tous vents… sauf si une main humaine décide de les arracher.

Gisèle Turcot
Le 2 février 2015

Consulter http://icahd.org/sites/default/files/unnamed.jpg sur la tournée de Jeff Halper au Canada en 2015.
eff Halper,  Atavistic revenge: The punitive demolitions of Palestinian homes, http://www.icahd.org/node/566#sthash.HbCaW7F0.dpuf
en.wikipedia.org/wiki/Sumud

Quelques références sur la situation des déplacés en Palestine

http://www.icahd.org/node/568 et http://www.icahd.org/node/566
http://www.icahd.org/region statistiques et cartes
http://icahd.org/sites/default/files/styles/large/public/facts_2.jpg répartition des Palestiniens dans les Territoires occupés

Le choix de la non-violence

Témoignage de Mary-Ellen Francoeur

À l’été 2005, j’ai fait partie d’une délégation d’artisans de paix organisée par le Fellowship of Reconciliation USA. Nous avons visité plusieurs endroits en Israël ainsi que des communautés en Cisjordanie. Nous avons écouté des artisans de paix israéliens et palestiniens et rencontré un colon israélien.

On nous a parlé des nombreux efforts de résistance non-violente des Palestiniens et du développement de la non-violence comme choix de vie. Souvent, les Israéliens se joignent aux Palestiniens dans leurs efforts. Ce fut un vrai privilège de participer à de telles actions. Un vendredi, nous nous sommes joints aux Femmes en noir, ces Israéliennes qui, depuis la Guerre des six jours qui a marqué le début de l’occupation israélienne, se tiennent là tous les vendredis pendant une heure. Elles affichent des bannières portant l’inscription “Mettons fin à l’occupation”.  J’ai porté une grande bannière avec une amie musulmane canadienne. Une autre fois, nous nous sommes rendus sur les terres d’une famille palestinienne menacée par trois colonies israéliennes.  La nuit, les colons peuvent venir avec leurs bulldozers prendre possession des terres que la famille possède depuis des siècles. Vivant dans la souffrance et l’angoisse, ils invitent des personnes d’autres pays à demeurer avec eux, à les aider à exploiter leur ferme et à devenir membres de la Tente de toutes les Nations, mouvement de collaboration pour la paix qu’ils ont eux-mêmes créé. Ce jour-là nous avons cueilli des amandes, partagé le repas et écouté leurs histoires. C’est avec une profonde émotion que nous avons réalisé que notre présence était de fait une forme de non-violence active. En tant que citoyens internationaux, notre solidarité a contribué à rendre plus difficile l’accès de colons israéliens à ces terres. C’est extraordinaire de ressentir dans sa propre chair le pouvoir de la solidarité.

Mary-Ellen Francoeur, « Réflexion sur le conflit israélo-palestinien : le rôle de la non-violence », Pax Christi Montréal, 2010 (Pour obtenir le texte complet, écrire à antennesdepaix@gmail.com).

L’oppresseur opprimé

Pour son 10e anniversaire (2014), l’organisme « Breaking the Silence » (Briser le silence), a organisé à Tel Aviv une lecture publique de témoignages de près de mille soldats des Forces de défense israéliennes. Ceux-ci s’expriment sur leur culpabilité, leur honte et leurs agissements injustes et insoutenables envers les Palestiniens.

Inadmissible même pour le soldat qui ne comprend pas toujours facilement qu’il doive rapporter devant son supérieur son quota ordinaire de «terroristes morts»; qu’il sera félicité toutes les fois où il se servira de la population sous occupation comme bouclier humain; qu’il est tenu de faire un usage abusif de la force à chaque moment où l’occasion se présente; d’utiliser l’humiliation et la provocation jusqu’à ce que certains citoyens excédés se mettent à lancer des pierres.

…alors il aura une raison de se défendre.

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Illustration par Marie-Claude, d’après une photo de reportage

En effet, environ quatre millions de Palestiniens ont vécu leur existence entière totalement définie par des points de contrôle, des descentes nocturnes dans leurs foyers, des détentions sans raison, des déplacements aléatoires. Tandis que l’on exige de voir leurs papiers d’identité n’importe où et n’importe quand, ils ont souvent dû faire face à la démolition de leur maison, à des abus verbaux, de l’intimidation, des attaques physiques, de l’emprisonnement et fréquemment également à une mort violente.

On parle d’un traumatisme générationnel mais pourtant, le silence est souvent le lot de ce conflit qui perdure.  Après 46 années, la réalité est devenue une telle normalité que de l’autre côté de la zone occupée, la population croit que leurs  soldats les protègent et maintiennent la sécurité.

Et voilà que le bouleversement humain qui détruit le quotidien des uns, altère l’âme, le souffle, l’intériorité de la personne qui s’est impliquée de façon authentique et honnête « pour servir son pays ». Les militaires hommes et femmes portent ensuite une lourdeur qu’ils ne peuvent évacuer.

À cause de la pesanteur de votre essence même, en raison de votre culpabilité, l’humanité retrouve un peu de ses couleurs.

Il germe un bourgeon où l’altruisme s’emmêle avec un brin de solidarité.

Ne perdez pas espoir.

L’arc-en-ciel peut apparaître aussi la nuit.

Rita Amabili
2014
http://ritaamabili.wordpress.com/

En savoir plus : http://www.breakingthesilence.org.il/
http://www.lapresse.ca/international/ailleurs-sur-le-web/201406/16/01-4776240-confessions-de-soldatsisraeliens.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B2_ailleurs-sur-le-web_33084_accueil_POS1
http://www.theguardian.com/world/2014/feb/08/children-of-occupation-growing-up-in-palestine
http://www.rfi.fr/moyen-orient/20131009-le-service-militaire-israel-apres-palestine-territoires-occupation-breaking-the-silence/

Illustrations :

Dessins-prière de Michel, Marie-France et Marie-Claude

Les « dessins-prière » sont de simples tracés inspirés de photos et accompagnés d’un message de solidarité ou d’une prière. Tous les dessins sont inspirés de photos de reportage trouvés sur Internet. – Nous remercions les photographes ainsi que les sujets figurant sur les photos.

Joignez-vous à celles et ceux qui offrent un dessin-prière en appel à la réconciliation et à la paix.

2 réflexions sur “Peuples déracinés, déplacés, exilés

  1. Les textes de présentation, empreints de sensibilité, de chaleur et d’empathie contribuent à élargir nos horizons tout en nourrissant notre interdépendance dans la communion universelle.

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  2. Illustrations magnifiques et inspirantes!
    Texte « L’oppresseur opprimé » de Rita Amabili apporte un angle tout à fait inédit sur la réalité Israël/Palestine: merci pour ce regard!

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